
Certes, l’islam est un. Le Coran est un. Les traditions prophétiques sont connues et classifiées.
Reste que différentes compréhensions existent au sein des musulmans. Ce peut être un facteur de richesse quand cette diversité est basée sur les sources de l’islam et qu’elle est gérée sans esprit partisan. Mais ce peut être aussi prétexte à des discussions sans fin qui peuvent occasionner des cassures graves entre les tenants d’un avis et les autres.
Quelques conseils de Cheikh Zakariyya al-Kandahlawi (que Dieu lui fasse miséricorde), puis d’autres de Cheikh Qardhâwî (que Dieu lui prête longue vie) pour nous aider à garder le souci de la nuance en la matière :
Dans al-I’tidâl, Cheikh Zakariyya (rahimahoullâh) est amené à répondre à des questions portant sur des divergences entre deux grands savants indiens à propos du positionnement politique des musulmans à la veille de la partition Inde / Pakistan. Il écrit :
Les divergences d’opinions entre les sincères ont toujours existé et elles existeront toujours. Il n’y a pas à s’étonner que des ulémas diffèrent entre eux. Pour ma part, je ne m’en soucie guère. Nos cours à la Madrassa débutent au mois de Shawwâl et se terminent au mois de Rajab. Pendant ces dix mois, il est rare qu’un jour passe sans qu’on rencontre ce genre de propos : « Sur cette question, voilà l’avis de tel imâm. Mais tel autre imâm est d’une autre opinion. Sur cette question, tel compagnon pense de cette façon, alors que tel parmi les tâbi’ûn pense différemment. » Si pour nous, la divergence d’opinion est un signe de manque de sincérité, alors cela signifie que nous excluons ces saints personnages qui furent nos prédécesseurs des rangs de la sainteté du seul fait qu’ils différaient entre eux.
Quant à la divergence que vous évoquez dans votre lettre, elle ne me paraît pas fondamentale. Tout juste cette situation politique engendre-t-elle un peu de désagrément temporaire. Un savant pense que joindre la Ligue islamique est plus profitable et l’autre savant pense le contraire. Il appartient donc à tout homme sensé de choisir à la lumière des principes de la Sharî’ah celui qu’il considère honnête et sur le chemin vrai. Quant à celui qui n’est pas versé dans ce domaine, je lui conseille s’il le peut de côtoyer un peu chacun de ces deux grands savants et de choisir ensuite celui qu’il veut suivre. Il n’y a vraiment pas de quoi se battre.
Je ne comprends pas qu’on puisse considérer cette divergence de vue comme quelque chose de très grave. Est-ce pire que ce qui a occasionné la bataille du Chameau où l’affrontement fut à coups d’épées ? Dîtes-moi, qui selon vous manquait de sincérité ? Alî ou Âïcha ? Quand on entend le nom de Alî, on dit « Que Dieu soit Satisfait de lui ». Il fut un des califes bien-guidés, et il avait la science extraordinairement profonde. Et quand on entend le nom de Âïcha, on dit « Que Dieu soit Satisfait d’elle ». Elle est la mère des croyants et elle fut particulièrement aimée par le Prophète Muhammad (paix sur lui). Pourtant, le désaccord fut tel que la bataille du Chameau restera dans les annales jusqu’au Jour Dernier.
Ecoutez ceci, parce que je me considère comme ayant suffisamment de droits sur vous. Je veux vous avertir en des termes crus. N’ayez pas de mauvaises pensées pour ces deux personnages. Et sachez que si vous en avez, vous ne nuisez qu’à votre propre personne. Je suis à la fois surpris et choqué de l’attitude de certaines gens à l’égard des pieux. Ils les invectivent sans cesse sans se rendre compte qu’en réalité ils sont entrain de leur être très utiles. En vérité, j’envie ces deux grands savants qui sont critiqués. Ils sont occupés par les travaux religieux et d’un autre côté, ils reçoivent les bonnes actions de ceux qui les critiquent. C’est comme si les gens qui critiquent disaient à ces pieux quelque chose du genre : « Nous vous détestons tellement que nous vous donnons nos bonnes actions. » Combien est injuste avec sa propre personne celui qui agit de cette façon. Il donne ses bonnes actions à celui qu’il déteste. Le Prophète (paix sur lui) demanda :
Qui selon vous est le pauvre ?
Celui qui n’a pas de richesses, répondirent les compagnons.
Et le Prophète (paix sur lui) de répondre : "Ce n’est pas ainsi. C’est celui qui viendra le Jour du Jugement avec des bonnes actions. Mais il aura opprimé celui-ci, insulté celui-là, trompé cet autre. Ce jour-là, l’argent n’aura pas de valeur. Il lui sera pris ses bonnes actions qui seront données à ses victimes. Et si ce n’est pas suffisant, il récoltera leurs péchés."
Le Jugement se fera selon les actions bonnes et mauvaises. Aussi, en retour d’une injustice les bonnes actions seront données aux opprimés. Mais si cela n’est pas suffisant, il faut quand même que justice soit rendue. Pour cette raison, le fautif recevra les péchés des opprimés.
Je suis très étonné que des gens dénigrent ainsi les religieux pour louer et faire le jeu d’impies. De telles personnes devraient particulièrement méditer ce Hadîth : « Quand un fâsiq est loué, le Trône de Dieu tremble. »
Je ne veux pas dire par là qu’il ne faut louer personne. C’est un autre sujet que de savoir qui peut être loué et qui ne doit pas l’être. Ce que je veux simplement dire, c’est qu’il est insoutenable de voir que des pieux soient dénigrés pendant que des pervers soient loués.
Je vous pose la question : si quelqu’un commet une erreur, est ce que cela signifie qu’il n’a plus aucune qualité et qu’il ne faut plus lui chercher des vertus ? Notre noble Sharî’ah nous a enseigné jusque dans les moindres détails. Mais malgré que nous proclamions suivre cette voie, nous n’en faisons aucun cas. Le plus triste, c’est que d’autres ont adopté ces principes et réussissent, alors que pour notre part, nous restons empêtrés dans nos bassesses.
Ecoutez ceci : Même si j’admets un instant qu’un de ces personnages n’est pas dans le vrai sur cette question, alors d’accord, n’acceptez pas son point de vue. Mais pourquoi ressentez-vous le besoin de le dénigrer ? J’aimerais vous rappeler ces conseils extraordinaires du grand compagnon Mou’âdh Ibn Djabal (que Dieu soit Satisfait de lui) :
« Je te mets en garde contre l’erreur du sage. Car parfois, Satan exprime par la bouche du sage une parole de fausseté et il arrive aussi que de l’hypocrite vienne une parole de vérité. » L’étudiant demanda : « Que Dieu vous fasse miséricorde ! Mais comment reconnaître l’erreur du sage et la vérité de l’hypocrite ? Comment discerner le vrai du faux ? » Mou’âdh répondit : « Méfie-toi des paroles du sage qui te poussent à penser « Mais comment peut-il dire pareille chose ? » Que cette parole du sage ne te fasse pas éloigner du sage, car il est possible qu’il se soit entre temps repris ou qu’il ait finalement retiré son propos. Alors tu reconnaîtras la vérité quand tu l’entendras, car il y a dans la vérité une lumière ! »
Que Dieu nous permette de profiter de ces conseils de Mou’âdh Ibn Jabal (que Dieu soit Satisfait de lui). Tirons deux conclusions de ces paroles :
1) Mou’âdh nous dit que ce n’est pas parce que quelqu’un a dit une parole de vérité qu’il est nécessairement un homme de vérité. Il est possible qu’un hypocrite dise également une parole de vérité. Autrement dit, il ne faut pas plonger à l’aveuglette devant les pieds du premier venu qui nous sort une parole de sagesse. Nous avons malheureusement cette habitude. Parfois, nous avons entendu un discours ou lu un article d’une personne, et cela suffit pour que nous devenions un de ses inconditionnels. Sur la base de ce seul discours ou de ce seul article, nous élevons la personne sur un piédestal. Pire, nous fermons les yeux sur les écarts de cette personne par rapport à la religion, simplement parce que certaines de ses idées nous plaisent. Ensuite, il suffit que la personne change d’avis et exprime maintenant d’autres idées que les nôtres, et le voilà devenu infréquentable. Hier on disait de lui « Zindabad ! Longue vie à toi ! » et aujourd’hui, c’est « Murdabad ! Que tu périsses ! » N’est-ce pas que cela nous rappelle le Hadîth du Prophète (paix sur lui) prédisant une époque tellement changeante que : « L’homme y sera croyant le matin, mécréant le soir… ». Peut-être est-ce là une autre explication de cette tradition prophétique, et Dieu sait mieux.
2) Second point que l’on retire de ce conseil de Mou’âdh (que Dieu soit Satisfait de lui) : Il est possible que le sage se trompe et dise une parole de fausseté. (Au passage, il est d’ailleurs conseillé au novice qui désire choisir un maître spirituel de ne pas le faire sur la seule base d’une première impression). Mou’âdh nous dit quelque chose d’extrêmement important : « Que cette parole du sage ne t’éloigne pas du sage ». C’est un conseil à retenir. Il ne faut pas se priver du bien que l’on peut retirer de quelqu’un si sur un ou deux points il dérape. Mais quelle est notre attitude ? Nous glorifions celui qui est en harmonie avec nos opinions, au point d’oublier de le reprendre quand il fait une faute. Il faut louer ce qui est louable mais condamner ce qui est condamnable. Sinon, c’est de l’injustice. Au pire, il faudrait se taire quand il fait une faute. Mais notre façon de faire est vraiment étrange : nous cherchons parfois à justifier sa faute et parfois même, nous n’hésitons pas à louer la personne alors qu’elle a fait une erreur qu’il fallait corriger. Et quand quelqu’un exprime quelque chose qui ne nous convient pas, nous le prenons en grippe et nous nous mettons à scruter chacune de ses actions, à l’affût de la moindre erreur pour critiquer.
Note importante : Cheikh Zakariya al-Kandahlawi, a enseigné les Hadîths pendant cinquante deux ans dans des universités islamiques de l’Inde. Une bonne partie de ces années jusqu’à peu avant sa mort (45 années précisément), il enseigna le Sahîh Bukhârî. Il faut savoir que durant tout ce temps, il n’accepta aucune rémunération pour ces enseignements. Son seul revenu était celui d’un modeste commerce de livres. Partant, il est insoutenable que certains dénigrent ce savant. Evidemment, on peut ne pas partager ses avis mais on ne peut raisonnablement pas le dénigrer. D’autant qu’il est très souvent attaqué pour ses écrits dans le livre Fadhâ’il A’mâl, alors que le but de ce livre n’était pas une étude minutieuse des Hadîths mais simplement encourager la Oummah pour qu’elle revienne aux aspects fondamentaux de la religion : raison pour laquelle Cheikh Zakariya ne s’est pas attardé dans cet ouvrage sur la science du Hadîth. Mais cela ne signifie pas qu’il était ignorant des Hadîths, comme on a pu l’entendre en Europe et notamment en France !!! Si on avait pris la peine de s’informer, on aurait découvert un savant de haute volée dans le domaine du Hadîth, si bien que nombreux sont ceux qui connaissent Cheikh Zakariya sous l’appellation de « Cheikh ul-Hadîth » ! Et ce titre n’est pas volé quand on voit ce qu’il a pu laisser comme ouvrages dans le domaine du Hadîth : par exemple Awjâz ul-Masâlik un volumineux et très riche commentaire d’al-Muwattwâ de l’imâm Mâlik pour ne citer que celui-là. Cheikh Aboul Hassan Alî Nadwî écrit qu’il rencontra un savant du monde arabe qui lui fit cette confidence : « Si Cheikh Zakariyya n’avait pas précisé dans l’introduction de Awjazul Massâlik qu’il est un savant hanafi, j’aurais été persuadé qu’il est un savant mâliki, tant ce livre foisonne de subtilités du fiqh mâlikite. »
Quant à Cheikh Qardhâwî, voici ce qu’il écrit dans son livre sur le mouvement islamique :
Il s’agit de trouver sa voie entre laxisme et extrémisme :
Entre ceux qui défendent le Tassawouf même quand celui-ci dévie de la Sounnah, et ceux qui critiquent le Tassawouf même quand celui-ci est conforme à la Sounnah.
Entre ceux qui disent « Nous avons le ‘Aql (raison), à quoi bon le Naql (tradition) ? » et ceux qui disent « Nous avons le Naql, à quoi bon le ‘Aql ? »
Entre ceux qui considèrent l’héritage qu’ils reçurent de leurs anciens comme sacré, même quand cet héritage comporte des contradictions évidentes, et ceux qui renient toute référence au passé, même quand ce passé fut d’inspiration divine et qu’il est riche de leçons à méditer.
Entre ceux qui s’engagent aux côtés des hommes en négligeant l’éducation et ceux qui s’occupent de l’éducation sans se mêler aux hommes.
Entre ceux qui s’empressent de cueillir les fruits sans attendre qu’ils mûrissent, et ceux qui les négligent et les laissent tomber dans les mains des autres.
Entre ceux qui, préoccupés par le présent, n’ont pas de perspective d’avenir, et ceux qui, ne cessant de se projeter dans le futur, oublient les exigences du présent.
Entre ceux qui considèrent toute organisation comme innovation et ceux qui vont jusqu’à idolâtrer l’organisation à laquelle ils appartiennent.
Entre ceux qui obéissent à un guide comme un mort à qui on donnerait le bain mortuaire, et ceux qui refusent d’adhérer à un collectif pour n’avoir à n’obéir à personne.
Entre ceux qui pensent pour le monde en oubliant leur localité et ceux qui pensent pour leur localité en oubliant le monde qui les entoure.
Entre ceux qui sont si optimistes qu’ils en oublient les épreuves de la route, et ceux qui sont si pessimistes qu’ils refusent de continuer la route.
Entre ceux qui interdisent tout, comme s’il n’y avait rien de halâl ici-bas, et ceux qui permettent tout, comme s’il n’y avait rien de harâm ici-bas.
Après avoir mentionné ces conseils, Cheikh Qardhâwî conclut : « Malheureusement, nos sociétés ont oublié le souci de la complexité et de la nuance. Nous sommes le plus souvent dans l’un des deux
extrêmes : pousser les choses jusqu’à l’excès, ou tomber dans un laxisme total. »
source: nasiha-islam
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