| La compassion en souriant |
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Il est des événements qui nous attristent tellement qu’il nous faut beaucoup de temps pour qu’on reprenne un certain goût à la vie. Durant cette période difficile, on a envie de ne voir personne. On se retire dans un coin. On se referme sur soi. On ne sourit pas. On ne veut qu’une chose : qu’on nous laisse tranquille. Il n’est pas simple de parler et de communiquer quand on a été témoin de choses affreuses.
Seules des personnalités hors du commun peuvent porter un très grand souci et vivre une vie normale. Les Prophètes (paix sur eux) nous ont montré l'exemple. Et le Prophète de l’islam (paix sur lui) nous a laissé en la matière le plus beau des modèles.
Dans les descriptions du Prophète (paix sur lui), les compagnons disaient qu’il était dâ’imal huzn, c’est-à-dire continuellement triste quand il était seul.
La nuit, il priait tellement que ses pieds s’enflaient. Une nuit, il s’allongea près de Aïcha (que Dieu soit Satisfait d’elle). Mais un instant après, il dit : « Permets-moi d’adorer mon Rabb. » Dans une version, Aïcha dit : « Ô Prophète de Dieu ! J’aime que tu sois près de moi. Mais j’aime ce que tu aimes. » Et Aïcha de raconter que le Prophète (paix sur lui) commença à prier et pleura tellement que sa barbe se mouilla de larmes. Cela dura jusqu’au matin, quand Bilâl (que Dieu soit Satisfait de lui) vint appeler le Prophète (paix sur lui) pour la prière. Voyant l’état du Prophète (paix sur lui), Bilâl ne put s’empêcher de lui dire : « Ô Prophète de Dieu (paix sur lui) ! Tu pleures ainsi alors que Dieu t’a tout pardonné ? » Le Prophète (paix sur lui) répondit : « Pourquoi ne serais-je pas un serviteur reconnaissant ? »
Cette tristesse ne quittait pas le Messager de Dieu (paix sur lui). C’était son lot quotidien. Et même le sommeil ne parvenait pas à la lui enlever. Deux Anges vinrent lui porter un message alors qu’il dormait. L’un d’eux fit remarquer qu’il n’était pas possible de lui parler car il dormait. Mais l’autre Ange remarqua très justement : « Ses yeux dorment, mais son cœur ne dort pas. »
Son silence était long. Sa pensée était profonde. Son souci pour sa communauté était immense. Il avait visité le Paradis. Il avait visité le Feu. Ne disait-il pas : « Je ne connais pas une chose plus belle pour laquelle le convoitant dort que le Paradis. Je ne connais pas une chose plus horrible pour laquelle le fuyard dort que le Feu. »
Il aimait rappeler ces réalités : la tombe et ses supplices, le Jour Dernier et ses horreurs. Il aimait décrire ce qu’il percevait et que personne ne percevait. Quand le mort est porté vers la tombe, dit-il un jour à ses compagnons, s’il était quelqu’un de porté sur le mal, il pousse un cri qu’entendent toutes les créatures sauf les hommes et les jinns. Et s’ils entendaient ce cri, poursuivait-il auprès de ses compagnons, ils perdraient connaissance. Lui entendait ce cri.
Une autre fois il dit à ses compagnons : « Si ce n’était la crainte de vous voir délaisser l’enterrement de vos morts, j’aurais demandé à Dieu qu’Il vous fasse entendre les cris des châtiés dans les tombes. » Lui entendait ces hurlements.
Les compagnons le virent un jour conduire la prière et faire un geste avec sa main. Eux qui étaient attentifs au moindre de ses gestes le questionnèrent. Il leur expliqua que ce bas monde avait tenté de le séduire mais qu’il l’avait repoussé. Rien, pas même ce bas monde avec tout ses attraits ne pouvait lui enlever ce souci qui brûlait en lui.
Le matin où il mourut, il demanda qu’on soulève pour lui le voile afin qu’il aperçoive les musulmans entrain de prier en groupe la prière du matin. Une manière peut-être d’apaiser un peu ce souci en voyant le résultat de ses efforts. Ces hommes qui étaient sortis du paganisme étaient tous côte à côte entrain de se prosterner devant l’Unique.
Et avant de quitter définitivement cette vie basse et éphémère, il eut encore ces mots, car ce souci n’avait pas cessé de le brûler : « Faîtes attention à la prière et à ceux qui sont sous votre responsabilité. »
Quelques jours avant, il avait annoncé aux compagnons : « Il y a un serviteur de Dieu à qui Dieu a donné le choix entre ce bas monde et l’au-delà. Il a choisi l’au-delà. » Aboû Bakr, compagnon de tous les instants, fondit en larmes car il comprit que le Messager de Dieu (paix sur lui) leur annonçait sa mort. Mais si ce serviteur de Dieu avait choisi l’au-delà, il ne le fit pas pour lui-même en oubliant les autres. Car il l’avait dit avant ce jour : « Notre rendez-vous est au bassin ! » Il a pris soin de nous donner rendez-vous pour ce Jour Terrible où même les Prophètes (paix sur eux) auront peur. Tâchons de ne pas rater ce rendez-vous.
Ce souci ne le quittait donc pas. Le Prophète (paix sur lui) ne mangeait pas, ne dormait pas, ne parlait pas… sans ce souci.
Pourtant, ce même Prophète (paix sur lui) qui ne mangeait pas, ne voyageait pas, ne dormait pas sans ce souci, voilà qu’il était le plus souriant des hommes quand il n’était plus seul.
Voilà ce Prophète (paix sur lui) soucieux entrain de jouer avec son petit-fils Hassan (que Dieu soit Satisfait de lui) et lui servir de monture. Un compagnon voyant la scène dit à Hassan : « Quelle belle monture que la tienne ! » Et ce Prophète (paix sur lui) soucieux de reprendre : « Quelle bon cavalier que le mien ! »
Voilà ce Prophète (paix sur lui) soucieux occupé à cerner la personnalité de son épouse Aïcha, pour lui dire ensuite : « Je sais quand est-ce que tu es contente de moi et quand est-ce que tu es fâchée avec moi. Quand tu es fâchée, tu dis « Par le Dieu de Ibrâhîm ! » et quand tu es contente tu dis « Par le Dieu de Mouhammad ! » »
Voilà ce Prophète (paix sur lui) soucieux attrapé par une jeune fille de Madînah qui n’a pas toute sa tête et qui l’emmène dans la ruelle qu’elle veut sans que ce Prophète (paix sur lui) n’offre de résistance.
Jarîr Ibn Abdillâh (que Dieu soit Satisfait de lui) raconte: « Depuis mon entrée dans l'islam, le Messager de Dieu ne m'a jamais regardé sans me sourire. »
Cheikh Qardhâwî décrit ce modèle prophétique comme suit : « Une grande douceur à l'extérieur. Mais une grande douleur à l'intérieur. »
Tel était le modèle prophétique. Les compagnons s'en inspirèrent brillamment. Leurs contemporains les décrivirent à leur tour de cette manière : « Des cavaliers le jour, souriant, appelant les créatures vers le Créateur. Des moines la nuit, pleurant, appelant la miséricorde du Créateur vers les créatures. »
Aboû Mouhammad Ayman
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